Docteur Imago / Les manipulateurs sont en première ligne face à l’épidémie de COVID-19. Quels échos recevez-vous du terrain ?

Fabien Voix / Il y a un gros engagement de la part des professionnels. Le travail des manips représente une réelle plus-value. Là, nous démontrons ce que nous revendiquions il y a encore un mois. Au-delà de l’engagement et de la mobilisation, il y a aussi des inquiétudes. Actuellement, il y a moins de remontées sur le manque de matériel dans le réseau hospitalier. En revanche, dans le secteur privé, qui continue de recevoir des patients pour les suivis de pathologies chroniques et oncologiques, et où il y a parfois des découvertes fortuites de COVID, les manips ont très peu de moyens de protection. Nous avons eu beaucoup de témoignages de manipulateurs du libéral qui nous demandaient comment faire pour se protéger. Nous avons essayé de les orienter vers les hôpitaux proches, qui pouvaient éventuellement leur fournir du matériel. Avec la Société française de radiologie (SFR), nous avons essayé de lancer une initiative pour collecter et distribuer du matériel de protection, mais c’est très compliqué à mettre en œuvre.

D. I. / Dans votre service d’imagerie, au CHU de Poitiers, avez-vous suffisamment de matériel de protection ?

F. V. / Actuellement, nous sommes équipés. L’imagerie fonctionne dans le cadre d’un GIE pour le scanner et l’IRM, l’hôpital a donc pu fournir des masques et des surblouses pour les personnels du privé. Nous-mêmes étions contingentés au niveau matériel mais nous avons pu en mettre à disposition, avec l’aval de la direction.

« Ça a été compliqué d’avoir des masques FFP2. »

Nous avons également réussi à faire reconnaître le secteur imagerie du CHU comme un secteur COVID, au même titre que les urgences, la réanimation et le service des maladies infectieuses. Nous avons dû nous battre pour que l’imagerie soit dotée des mêmes équipements. Ça été compliqué, notamment pour avoir des masques FFP2.

D. I. / Comment s’organise l’activité des manips au CHU de Poitiers ?

F. V. / Nous avons mis en place une équipe dédiée COVID. Les examens d’imagerie non nécessaires ont été déprogrammés et nous avons recentré nos forces vives sur la prise en charge du COVID. Par rapport au Grand-Est et à l’Île-de-France, qui ont été très impactés, nous gardons une grande marge de sécurité sur nos organisations, avec la possibilité de réinjecter des personnels. Nous avons renvoyé des gens chez eux au cas où nous aurions besoin de renfort. La déprogrammation de nombreux examens nous a permis de libérer pas mal de temps sur nos salles de radio et de scanner aux urgences. Sur le scanner dédié COVID, les rythmes de travail sont très particuliers. Quand il faut passer dans la journée des dizaines de patients, tous infectés, c’est compliqué à gérer. Les équipes doivent toujours être vigilantes pour ne pas être contaminées. Il y a des prises en charge complexes, notamment quand il faut faire une imagerie du poumon chez un patient en détresse respiratoire. Mais malgré les inquiétudes et les difficultés, les gens sont très volontaires. Ils ne se dérobent pas à leurs responsabilités. Ils font un sacré travail et il faudra le reconnaître.

D. I. / Les manipulateurs ont dû mettre en parenthèses leur mouvement social lors duquel ils soulignaient un manque de reconnaissance à leur égard…

F. V. / En effet, nous avions cette revendication d’être mieux reconnus en tant que soignants. Aujourd’hui, cela prend tout son sens. Entre l’arrivée aux urgences et le service de prise en charge, le scanner est un passage incontournable.

« Nos demandes de reconnaissance prennent tout leur sens aujourd’hui. »

Ce sont les manips radio qui installent les malades sur la machine et sont les plus exposés. Le contexte interroge aussi notre rôle. Certes, les décès ne surviennent pas en radiologie, mais nous voyons quand même la vie des gens basculer devant nous. Vu le nombre de foyers touchés par le COVID, tout le monde se sent concerné par la crise. Nous ne savons pas lesquels d’entre nous échapperons à la maladie.

D. I. / Comment évolue la situation en imagerie sur les derniers jours ?

F. V. / Nous sommes plutôt sur un plateau. Hier (7 avril), nous avons passé 20 patients pour des suivis ou des suspicions de COVID. Jusqu’à maintenant, la Nouvelle Aquitaine a été en quelque sorte « épargnée » par l’épidémie. Le confinement s’est mis en place avant que la région ne soit vraiment touchée. Cela nous a protégés sur la partie qui concerne l’entrée aux urgences. Des patients d’autres régions ont été transférés chez nous, notamment du Grand-Est et d’Île-de-France. Aujourd’hui, nos équipes d’urgentistes vont prendre en charge neuf patients transférés depuis la région parisienne.

D. I. / Dans le secteur libéral, certains radiologues alertent sur la baisse d’activité, qui pourrait menacer la santé financière de leurs cabinets. Cette situation peut-elle avoir des conséquences néfastes pour les manips ?

F. V. / Les petits cabinets de radiologie vont avoir recours au chômage partiel. Les trésoreries des entreprises de radiologie libérale, comme celles de toutes les entreprises, font un peu le yoyo et il est difficile aujourd’hui de prédire où les choses vont nous mener. Cela dépend de la durée de la crise, de la taille des structures et de leur capacité à faire face à ce mauvais moment.

« Je ne m’inquiète pas pour l’emploi des manipulateurs. »

Toutefois, il y a actuellement un tel déficit démographique de manipulateurs radio que je ne m’inquiète pas trop pour leur emploi. Le secteur de la santé sera l’un des premiers à repartir quand le déconfinement sera lancé. La santé des gens est en jeu et on ne pourra pas les faire attendre beaucoup plus longtemps.

D. I. / Comment cette crise impacte-t-elle l’AFPPE ?

F. V. / Nous avons annulé nos réunions de bureau mais nous restons en contact par mail, téléphone et visioconférence. Nous avons organisé une conférence téléphonique entre le conseil national professionnel des manipulateurs et celui des radiologues (G4) la semaine dernière. Nous avons évidemment mis en suspens toutes nos formations et décalé nos journées scientifiques au mois de novembre, en espérant que nous pourrons les faire.

D. I. / Quels sont les axes de réflexion que vous souhaitez mettre en œuvre avec le G4 ?

F. V. / Nous travaillons sur la démographie des manips. C’est un sujet qui nous inquiète. Nous voudrions faire pression sur les autorités de santé pour qu’elles prennent les choses sérieusement. Les agences régionales de santé doivent faire le relais auprès des régions qui, pour la plupart, financent les structures de formation. Il faudrait une augmentation des agréments. Nous voudrions être plus écoutés sur ce point-là. Actuellement, la population de manips est vieillissante. Si tous les professionnels de plus de 55 ans partaient d’un coup, l’effectif total passerait de 36 000 à 24 000. Ça nous fait un sacré trou à combler et il faut nous donner les moyens de les remplacer.

Carla FERRAND