Malgré la crise du COVID-19, les radiologues interventionnels tentent de maintenir leur activité pour prendre en charge les malades qui en ont le plus besoin, notamment en oncologie et aux urgences. Dans le Grand-Est, les procédures interventionnelles en cancérologie ont fait l’objet d’une sélection : « Pour les cancers du rein et les cancers de prostate, qui ont une évolution très lente, nous avons déprogrammé les procédures, explique Afshin Gangi, le chef du pôle d’imagerie du CHU de Strasbourg (67). Nous avons gardé les gestes pour traiter la douleur et les cancers qui évoluent vite. »

Manips et anesthésistes réquisitionnés

La déprogrammation des procédures non urgentes a entraîné une baisse d’activité conséquente, encore accentuée par la réquisition des anesthésistes pour les services de réanimation. « Aujourd’hui, nous avons une journée d’anesthésie par semaine, sur laquelle nous regroupons les gestes qui nécessitent d’endormir les patients, détaille Afshin Gangi. Quand les gestes ne demandent qu’une anesthésie locale ou une sédation légère, comme les biopsies, les drainages ou les douleurs aiguës, nous nous en occupons nous-même. »

Trois blocs désarmés sur six

Sur les six blocs du CHU de Strasbourg, trois ont été désarmés : « Tout le matériel d’anesthésie est parti en réanimation. Idem pour les lits de la salle de réveil. En interventionnel, les manips qui étaient en surplus ont été affectés au scanner diagnostique, au scanner des urgences et en garde de nuit. En période de crise, il y avait jusqu’à 220 scanners thoraciques d’urgence par jour au CHU », indique le chef de pôle.

Déprogrammation totale

En Île-de-France, autre région également très touchée par le COVID-19, les services ont revu tous leurs programmes d’interventions. « Il y a une baisse d’activité d’au moins 70 %, rapporte Quentin Sénéchal, radiologue interventionnel au Centre cardiologique du Nord, à Saint-Denis (93). La première semaine de confinement, il y a eu une déprogrammation totale des patients. Puis nous avons regardé les dossiers de cancérologie au cas par cas et avons conservé ceux pour lesquels nous estimions qu’il pouvait y avoir une perte de chance. Aujourd’hui, tout ce qui n’est pas urgent a été déprogrammé. Nous réalisons les gestes qui ne peuvent pas attendre, comme les abords vasculaires d’hémodialyse. Nous avons aussi quelques ischémies et, bien sûr, la cancérologie. »

« Tout ce qui n’est pas urgent a été déprogrammé »

À l’hôpital Bicêtre, dans le Val-de-Marne, le service de neuroradiologie interventionnelle a suspendu toute l’activité froide : « À partir du 13 mars, nous avons déprogrammé notamment les interventions pour les anévrismes, les malformations artérioveineuses non rompues, les fistules ou les artériographies cérébrales diagnostiques », explique Laurent Spelle, le chef du service.

« Les AVC ont pratiquement disparu »

L’activité d’urgence a évidemment été conservée. Mais, au grand étonnement des praticiens, les patients ne se sont pas manifestés. « Quand nous sommes entrés en pression épidémiologique très forte, la semaine du 17 au 23 mars, les urgences ont pratiquement disparu, notamment les AVC, constate avec stupeur Laurent Spelle. Tous mes collègues à Paris n’avaient quasiment plus d’urgences neurovasculaires. On pourrait croire que c’est lié au confinement, mais en fait non. » En effet, dans les régions moins touchées par le COVID-19, les AVC étaient toujours aussi nombreux. « J’en ai discuté avec un collègue de Toulouse, où la pression épidémiologique est moindre. Eux ont continué à avoir autant d’urgences, si ce n’est plus, par rapport à la même période en 2019 », indique Laurent Spelle.

Un phénomène qui interroge

Depuis le 5 avril, le service de neuroradiologie interventionnelle de Bicêtre a retrouvé ses patients et commence à refaire des thrombectomies. Sur les raisons de cette « pause » des AVC, Laurent Spelle reste perplexe. « Le médecin qui régule les pompiers de Paris m’a dit qu’ils n’avaient pas d’appels pour des AVC. J’ai aussi eu des témoignages de plusieurs familles qui me disaient préférer être hémiplégiques plutôt que de venir dans un hôpital COVID. Il y a eu une telle pression des médias sur le COVID que certains patients se sont imaginé qu’il n’y avait pas de filières non COVID dans les hôpitaux. »

Moins marqué à Bordeaux

Dans la région Nouvelle-Aquitaine, moins touchée par l’épidémie, la baisse des urgences neurovasculaires est moins importante : « Au CHU de Bordeaux (33), l’activité de thrombectomie a un peu diminué, mais c’est moins marqué que dans le Grand-Est et l’Île-de-France, constate Gaultier Marnat, neuroradiologue interventionnel. Entre le 15 février et le 30 mars, nous avons fait 35 thrombectomies. L’année dernière à la même époque, nous en avions fait 10 de plus. »

Moins d’embolisations en urgence

À la Timone, à Marseille (13), le radiologue interventionnel Vincent Vidal chiffre la baisse de l’activité à 70 %. « Tout ce qui pouvait être reporté l’a été. En oncologie, les gestes maintenus sont les traitements par radiofréquence, les cryoablations, les chimioembolisations, ainsi que les poses de port-a-cath et de picc-lines. » Pour les gestes d’urgence, l’activité a clairement baissé, souligne Vincent Vidal : « Les gens sortent moins, donc il y a moins d’AVP, moins d’accidents de la route, et donc moins de polytraumas et d’embolisations en urgence. Nous avons aussi moins de complications post-chirurgicales, moins d’hémorragies postopératoires et de drainages. »

À la Timone, une des quatre salles interventionnelles est destinée à recevoir des patients COVID + ou suspects. « Quand il y a un patient dans cette salle, nous savons qu’il y a une procédure spécifique. Nous limitons le personnel en salle et seul un manipulateur peut toucher le malade. À chaque manœuvre critique, comme l’intubation ou l’extubation du patient, tout le personnel sort de la salle sauf l’anesthésiste et l’IADE. »

RCP en visioconférence

La baisse d’activité se fait aussi ressentir dans le secteur privé. « Nous avons 20 % d’activité par rapport à d’habitude, témoigne Sophie Aufort, radiologue interventionnelle libérale à la clinique du Parc, à Montpellier (34). Nous faisons des biopsies pour des diagnostics de cancers. C’est important pour ne pas avoir de retards de diagnostics. Dès qu’il y a une suspicion, nous ne retardons pas. Nous avons également maintenu l’activité sur les fractures vertébrales traitées par cimentoplasties percutanées. Pour le traitement des carcinomes hépatocellulaires, nous privilégions la radiofréquence, au vu du caractère court de l’hospitalisation. » Dans la structure, l’activité urgente en cancérologie reste une priorité, et les réunions de concertation pluridisciplinaires ont lieu en visioconférence.

Réduire au maximum les pertes de chance

Partout en France, les radiologues interventionnels se sont adaptés à cette situation. Néanmoins, ils espèrent reprendre leurs activités de façon progressive, pour le bien des patients : « Pour traiter un anévrisme, un délai de trois semaines peut être tolérable. Mais là, les délais commencent à s’allonger. Nous reprogrammons donc des gestes, à raison d’un patient par jour », indique Gaultier Marnat. En cancérologie, les conséquences de la déprogrammation en masse seront directement liées à la durée de la crise : « Les malades cancéreux ne devraient pas en souffrir si nous les reprenons en juin. Il y aura très peu de perte de chance, avance Afshin Gangi. En revanche, si nous dépassons le moins de juin, ça sera plus compliqué. »

Carla FERRAND