Docteur Imago / Qu’est-ce qui vous a amené vers la radiologie libérale ?
Grégory Lenczner / Mon père était radiologue, il faisait de la radiologie « à l’ancienne » dans un petit cabinet à Drancy, en Seine-Saint-Denis. Au moment du choix de l’internat, je me suis posé beaucoup de questions. La radiologie me plaisait car je pouvais faire du diagnostic, de l’interventionnel, de l’entrepreneuriat, et adapter mon activité dans le temps. J’ai choisi l’imagerie libérale car j’ai la fibre entrepreneuriale. À l’hôpital, j’adorais l’ambiance et l’interaction avec les autres spécialités mais le poids de l’administration était pénible. Je voulais être un peu plus indépendant.
D. I. / Comment définiriez-vous l’imagerie libérale à l’heure actuelle ?
G. L. / Elle est en mutation. Il a eu des regroupements entre radiologues. La spécialité s’est structurée pour gagner en attractivité et réduire les coûts. Avec les baisses de tarifs, il faut mutualiser et avoir des cabinets plus gros. Cela s’est fait surtout en régions, car à Paris, ça a toujours été un peu particulier.
D. I. / Quelles sont les particularités à Paris ?
G. L. / À Paris et en petite couronne, l’imagerie libérale est un secteur très concurrentiel ; il y a un état d’esprit très indépendant et c’est donc plus difficile de se regrouper. Il y a toujours eu des luttes de territoire. Mais quand on met son égo de côté on se rend compte que l’on peut être plus fort collectivement.
D. I. / L’Île-de-France est souvent décrite comme un désert médical. Est-ce votre constat ?
G. L. / Oui, absolument. En radiologie, on arrive à s’en sortir, mais trouver un médecin généraliste est quasiment impossible. Il y a la question du renouvellement des générations en radiologie, car beaucoup de radiologues ont la soixantaine. Est-ce qu’il y aura assez de nouveaux médecins pour les remplacer ? Aujourd’hui, les jeunes privilégient la qualité de vie et les relations familiales. Il n’y a rien de mal à cela, mais c’est une réalité à prendre en considération. C’est la mentalité « 35 heures », alors qu’avant, les médecins travaillaient 70 heures par semaine sans problème.
D. I. / Et vous, où vous situez-vous ?
G. L. / Je suis hyperactif, donc plutôt sur l’ancien modèle ! Mais quand je ne travaille pas, je fais plein d’autres choses donc je ne suis pas plus souvent chez moi. Je fais beaucoup de sport, de l’alpinisme, du triathlon… Je fais aussi de la comédie musicale et suis réserviste dans la gendarmerie. J’adore être dans des milieux très différents.
D. I. / Vous êtes également membre du bureau de la FNMR, responsable du département des Hauts-de-Seine et vice-président national. Quelles sont vos missions ?
G. L. / Je suis responsable de l’imagerie de la femme, de la sénologie, et donc du dépistage du cancer du sein. L’enjeu autour du dépistage reste la participation des femmes, mais il y a les chiffres officiels et les chiffres globaux incluant la participation en dehors du dépistage organisé. Je pense qu’il faut communiquer davantage. Il y a par exemple une initiative dans l’est de la France, le bus du sein, pour informer les femmes sur le dépistage.
D. I. / Qu’en est-il du dépistage du cancer du poumon ?
G. L. / Je fais surtout de l’interventionnel et peu de scanner, mais j’ai poussé mes collègues à faire la formation validante pour être prêts au dépistage. L’imagerie libérale est prête, les gens se forment de plus en plus. Pour ce dépistage du cancer du poumon, il y aura une population ciblée, ça ne sera pas comme le dépistage du cancer du sein. Cela se fera progressivement. Si, dans chaque groupe, une ou deux personnes font du dépistage, ça sera bien. Et si l’activité augmente, d’autres iront se former.
D. I. / Le vote de la loi Garot pour réguler l’installation des médecins a provoqué une levée de bouclier chez les médecins libéraux. Quelle est votre opinion ?
G. L. / Aujourd’hui, le problème n’est pas la libre installation, mais l’installation tout court. Il faudrait déjà que les jeunes aient envie de s’installer, car on manque de radiologues partout sur le territoire. En Île-de-France, il y a des machines qui vont arriver dans tous les sens avec la réforme des autorisations et il faut des radiologues. Pour moi, la loi Garot n’a aucun sens. Je n’imagine pas qu’on puisse bloquer l’installation d’un radiologue où que ce soit, car il y a des besoins partout.
D. I. / Vous évoquiez à l’instant la réforme des autorisations. Est-ce une réforme réussie selon vous ?
G. L. / Cela aurait pu être une bonne réforme mais elle a été mal mise en place. Elle permet à des gens qui ont des machines d’en avoir encore plus, et ceux qui n’en ont pas n’en auront jamais. La réforme s’est faite de manière brutale, très rapide, et nous n’avons pas le personnel médical et paramédical pour faire tourner toutes les machines qui vont arriver. Il y a une grosse inquiétude au sein du G4 régional sur la mise en place de tous ces équipements. Pour les médecins, on pourra trouver des solutions pour interpréter les examens à distance ou en différé, mais il y aura un gros problème d’effectifs de manipulateurs radio car ils doivent être présents pour faire fonctionner les machines. Nous étions très en retard par rapport au reste de l’Europe sur le nombre d’équipements, mais le rattrapage a été un peu violent, pas assez réfléchi. Les forfaits techniques vont baisser car les dépenses vont augmenter, et les machines ne seront plus rentables, donc on en fermera certaines.
D. I. / Quel regard portez-vous sur la financiarisation ?
G. L. / Je ne suis pas opposé à la financiarisation, à partir du moment où le médecin reste maître de son activité et de sa manière de gérer les patients, ce qui est le cas actuellement dans les groupes financiarisés. Des rumeurs ont laissé entendre qu’on ne faisait plus de mammographies dans certains cabinets. J’ai voulu vérifier par moi-même en tant que membre du bureau de la FNMR. J’ai appelé les centres en question et il s’avère que c’est totalement faux. Les radiologues m’ont dit qu’à aucun moment ils n’avaient donné l’ordre de ne plus faire cette activité parce qu’elle n’était pas rentable. À La Rochelle (17), il y a un groupe qui ne fait plus de mammographies et de biopsies dans ses cabinets car il a créé un nouveau centre dédié à ces activités. Au lieu de faire des mammographies dans trois cabinets, ils ne les font plus que sur ce site. Ces rumeurs, ce sont donc des incompréhensions et des gens qui aiment bien casser les autres groupes. À Tours (37), il y avait soi-disant un centre qui ne faisait plus de ponctions de thyroïde, mais c’était le groupe concurrent qui avait lancé la rumeur.
D. I. / La financiarisation provoque des oppositions dans la communauté radiologique, y compris au sein de la FNMR…
G. L. / Il y a eu des affrontements pendant quelques années, mais la situation s’est calmée. Maintenant, il y a une commission Financiarisation qui discute avec les uns et les autres, qui essaye d’apaiser les choses, de comprendre, de voir comment ça se passe. La financiarisation, ce n’est pas tout bon ou tout mauvais. Il faut être vigilant, comme pour tout. Tant que les radiologues peuvent choisir leurs machines et faire de la médecine en prenant en charge les patients dans leur globalité, il n’y a pas de problème. Je remarque d’ailleurs qu’on ne fait pas ce procès aux cliniques, alors qu’elles sont toutes financiarisées. Chaque groupe de clinique est associé à quatre ou cinq fonds d’investissement. L’objectif est de gagner de l’agent mais ce n’est pas mal. Les gens travaillent et gagnent leur vie. Financiariser, cela peut parfois aider à mettre en place des process. Il y en a qui arrivent à le faire sans financier et d’autres qui ont besoin d’avoir un financier au capital pour s’occuper de la gestion, des RH, des achats… Il y a des groupes qui, grâce aux financiers, ont pu faire des investissements dans des déserts médicaux, par exemple en Guyane. Il faut juste que les financiers restent minoritaires et que la médecine soit gérée par les médecins.
D. I. / Vous avez rejoint l’association Union de la radiologie libérale en mouvement (URLEM). Pourquoi ?
G. L. / L’URLEM s’est créée au moment où il y avait une division au sein de la FNMR. L’idée n’est pas de faire un autre syndicat, ni de concurrencer la Fédération, mais de faire du lobbying pour expliquer que les financiers ne sont pas des grands méchants loups. C’était plus simple de se mettre tous ensemble et de montrer que nous sommes unis. La financiarisation permet de faire un maillage du territoire, de prendre le risque de faire des choses que d’autres ne feraient pas. On a beau avoir des financiers au capital, on fait de la bonne médecine et on soigne tout le monde.
« Seule la gestion comptable stricte intéresse nos interlocuteurs. »
D. I. / La mission IGAS-IGF estime dans un récent rapport que la radiologie n’est pas une activité de soin, que le niveau de rentabilité du secteur est « anormalement élevé » et recommande de la sortir du système conventionnel. Quel est votre sentiment sur ces conclusions et quelle réponse souhaitez-vous y apporter ?
G. L. / Il s’agit de toute évidence d’un rapport à charge, commandé et orchestré par la Caisse nationale de l’assurance maladie. C’est un tissu de mensonges et de contre-vérités. Les chiffres avancés sont les chiffres d’affaires et sont totalement différents des revenus des radiologues. Notre activité n’est pas du tout une rente ; nous travaillons énormément et l’imagerie est au centre de la prise en charge des patients. La radiologie interventionnelle a un développement immense et permet de soigner de manière très peu invasive, à moindre coût et avec une morbidité beaucoup plus faible qu’une chirurgie, tout en ayant des résultats équivalents, mais elle est dénigrée par les caisses. Les sources d’économie en santé nous les connaissons : ce sont la pertinence, le recours aux techniques moins coûteuses et aussi efficaces, et bien d’autres. Nous sommes force de proposition mais malheureusement nous ne sommes pas écoutés. Seule la gestion comptable stricte intéresse nos interlocuteurs.
D. I. / Quelles sont vos attentes pour l’imagerie libérale dans les mois et les années à venir ?
G. L. / Qu’on nous laisse tranquilles et qu’on arrête de tout regarder à travers le prisme de l’argent et du coût de la Sécu ; quand on dit que l’on veut faire de la pertinence, qu’on essaie de nous aider à la faire et pas proposer uniquement une gestion purement comptable de l’imagerie. En raisonnant comme ça, on finira par fermer des machines.
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