Docteur Imago / Pourquoi avoir mis en place l’école de la thrombectomie en Ukraine ?
Victor Dumas / Le constat initial part du fait que l’Ukraine, qui compte environ 45 millions d’habitants, contre 70 millions en France, comptabilise pourtant un nombre d’accidents vasculaires cérébraux (AVC) quasiment similaire, environ 140 000 par an en Ukraine contre 150 000 en France. La thrombolyse, le traitement médicamenteux de l’AVC, est bien déployée en Ukraine depuis les années quatre-vingt-dix. En revanche, le taux de thrombectomie mécanique est cinq fois inférieur. Ils accusent donc un lourd retard, d’autant plus important depuis 2022, avec l’invasion russe. Une grande partie du budget de la santé a été réaffectée à la défense et à des infrastructures comme la construction d’abris souterrains sous les hôpitaux pour la protection des patients. Nous avons donc proposé de les aider pour la formation des opérateurs.
D. I. / Qui est à l’origine de cette initiative ?
V. D. / Elle est née d’une démarche personnelle. J’ai d’abord été sollicité en avril et en mai dernier pour faire des missions de pédagogie en neuroradiologie et en radiologie pédiatrique en Ukraine, une première fois à Lviv, et une deuxième fois à Dnipro car il y avait une grande demande de leur part. L’idée avait précédemment été soulevée par Jean-Pierre Pruvo (professeur d’université à Lille, NDLR) et Emmanuel Chabert (neuroradiologue au CHU de Clermont-Ferrand, NDLR) en 2023. Les internes et jeunes médecins sur place souhaitaient avoir une formation comme nous en avons en France, et qui n’est plus assurée là-bas, car le système de santé est tellement en tension que l’enseignement et la pédagogie ne sont plus forcément prioritaires.
D. I. / Comment avez-vous été accompagné durant cette mission ?
V. D. / J’ai été largement soutenu par l’association Aide Médicale et Caritative France-Ukraine (AMCFU) qui a financé une grande partie du projet et par la Société française de neuroradiologie (SFNR). Son président Jean-Pierre Pruvo, qui est venu sur place, m’a permis de relayer un message auprès de la SFNR pour recruter des personnes qui seraient motivées pour venir. Huit neuroradiologues français on fait le déplacement sur place, quatre intervenants étaient en distanciel, puis il y avaient dix formateurs ukrainiens et 34 stagiaires venus de toute l’Ukraine.
D. I. / Pourquoi avoir choisi la ville de Lviv ?
V. D. / Le choix de la ville a été stratégique parce que c’est l’une des villes les moins exposées aux bombardements à ce moment. Le positionnement de Lviv, à l’ouest du pays, permet, en cas d’attaque, de toujours avoir une vingtaine ou trentaine de minutes entre le moment où ils détectent le départ des avions et des missiles et le moment où il y a les frappes. Globalement, nous n’avons eu aucun souci sur le plan sécuritaire. Trois villes étaient envisagées, Oujgorod, Dnipro et Lviv. Oujgorod est très sûre, mais le centre hospitalier est trop petit et non universitaire. Dnipro est historiquement l’un des meilleurs centres de neuroradiologie interventionnelle du pays, mais situé à 80 km de la ligne de front, donc trop exposé. Lviv s’est imposée comme un compromis idéal.
D. I. / Comment avez-vous acheminé tout le matériel de simulation sur place ?
V. D. / Près de 300 kg de matériel, à la fois lourd et léger, ont été transportés depuis la France, dont des simulateurs de thrombectomie, des modèles en silicone, des flow models et des caméras de retransmission. Nous avons profité du don d’une ambulance de l’association AMCFU à l’hôpital d’Irpin en Ukraine pour convoyer l’ensemble du matériel. Cela nous a permis d’éviter les frais d’expédition, et de transporter nous-mêmes les équipements, en limitant les risques de détérioration à l’arrivée. Avec Emmanuel Chabert, nous avons convoyé l’ambulance jusqu’à destination. Nous avons ainsi apporté tout le matériel habituellement utilisé pour l’école de thrombectomie en France, prêté par des industriels. L’acheminement de ce matériel a représenté un défi logistique, notamment en raison des réglementations polonaises et ukrainiennes très strictes concernant le transfert transfrontalier de dispositifs médicaux.
D. I. / Quel était le programme de la formation ?
V. D. / Le programme était similaire à celui de l’école de thrombectomie de Clermont-Ferrand. Il alternait entre des cours théoriques en amphithéâtre, dispensés en présentiel et en distanciel, permettant de balayer sur quatre jours tous les champs de la thrombectomie mécanique, une table ronde organisée avec le ministère ukrainien de la Santé, et des ateliers pratiques sur simulateur où les stagiaires réalisaient des thrombectomies sur l’ordinateur, et des exercices sur le modèle silicone en salle biplan octroyée par le constructeur Philips. Nous avons pu retransmettre et commenter en direct dans l’amphithéâtre, quatre thrombectomies mécaniques réalisées au CHU de Brest.
D. I. / Quelles étaient les particularités du programme en Ukraine ?
V. D. / Nous avons étendu la formation sur quatre jours car nous avons également intégré des thématiques spécifiques, notamment les AVC corrélés aux traumatismes liés aux conflits, et des cours sur la logistique du transfert des patients sans transport héliporté, avec les modèles « Mothership » et « Drip-and-ship », car en Ukraine, le ciel est fermé. Les patients ne peuvent donc plus être acheminés par le ciel mais être transférés en centre de premier recours ou en centre hospitalier universitaire. Sur le plan de la communication, trois traductrices assuraient une traduction en simultanée via des casques qui transmettaient la traduction en anglais, ou en ukrainien.
D. I. / Quel était le budget de l’opération ?
V. D. / Le budget s’est élevé à environ 20 000 à 22 000 euros. Le financement provenait de partenaires publics, privés et associatifs, dont Philips, Medtronic, la DGOS, le CHU de Poitiers, des partenaires ukrainiens, et l’AMCFU. Nous prévoyons de développer le mécénat industriel lors de la prochaine édition prévue en novembre 2026.

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